« Tounès fi 3nayya » de Nizar Chaâri

Au-delà d’un coup de coeur

Âsslama chers amis. Ce n’est pas un article pour un journal ou pour une agence de presse, ni un plaidoyer pour défendre une cause, encore moins un réquisitoire contre les auteurs d’une injustice ou les instigateurs d’un danger qui guetterait le pays, soit les trois raisons qui m’incitent généralement è rendre public un aussi long texte. Ayez la patience d’aller jusqu’au bout de ce coup de cœur pour un livre, pour une action aussi patriotre que porteuse et pour un homme, dont je suis le premier à être étonné.

De Nizar Chaâri, le fameux animateur télé que j’ai croisé il y a des années et par de purs hasards, deux ou trois fois, je ne savais pratiquement rien, sauf qu’il était un jeune homme dont je trouvais la bouille sympathique et les performances sobres et souvent intéressantes. Pas du tout le genre braillard et « m’as-tu vu ? », ce que je déprécie le plus sur le petit écran et même ailleurs. Je savais également qu’il avait édité un magazine (Tunivisions) qui devait être appuyé par un site du même nom.
En le rencontrant dernièrement et en échangent des propos anodins concernant la situation dans le pays, le désarroi des jeunes, les luttes auxquelles se livrent les hommes politiques caricaturées par leur contradictoire inertie quand il s’agit d’action constructive concrète, j’ai découvert un homme totalement différent de l’image que je me faisais de lui. Je n’avais plus en face de moi l’animateur des plateaux et des projecteurs, le directeur d’une revue, spécialisée moins dans la culture que dans le monde de la télévision, du spectacle et de la détente, ni même le journaliste qui se contente d’émettre des avis sur l’état des lieux et de proposer abstraitement des solutions, en laissant aux autres le soin de les mettre à exécution.
Au fil de la relativement brève discussion que nous avons eue et qui est vite passée de l’anodin et du mondain au sérieux, Nizar Chaâri, l’animateur avenant et presque timide, révélait son alter-ego ; un bonhomme porté sur l’action, sûr de lui et de ce qu’il entreprend, doté d’une vision quasi accomplie sur ce qui se passe dans le pays, avec des diagnostics pertinents, soutenus par des idées de « remèdes », fruit d’expériences accumulées au cours d’un long « voyage initiatique », comme il dit.
Se pouvait-il que cette vedette de la télévision dont les traits et le timbre de la voix sont restés juvéniles défiant sa quarantaine sonnée, exprimât avec autant de fluidité posée et de calme conviction, les raisons et les buts du gigantesque projet qu’il compte accomplir pour les jeunes Tunisiens de « sa » Tunisie profonde comme pour la Tunisie des grandes cités ?
Certes, il utilisait à bon escient des phrases et des mots rassembleurs, mobilisateurs et stimulants tels le labeur, le rejet de l’esprit défaitiste, le refus de se complaire dans sa situation d’assisté, la recherche de l’innovation, la nécessité d’avoir confiance et même foi en soi, la prise de conscience des secteurs et des diverses richesses qui restent sous ou pas du tout exploités dans le pays…, mais comment cela peut-il se traduire dans le concret ?
« Il suffit de débattre ouvertement et sans faux fuyants avec nos jeunes, chercher avec eux ce qui est possible de faire et de construire dans leur propre environnement, discuter de leurs aptitudes et prospecter les possibilités de monter un projet en commun peu onéreux, avant de passer à l’exécution et au suivi qu’il auront à assurer et à assumer », dit Nizar Chaâri qui ne manque pas de préciser que le but n’est pas tant -ou seulement- d’aider des jeunes à créer de petites entreprises qui assurent des emplois, mais surtout de les impliquer dans un vaste projet où le maximum de régions du nord au sud et de l’est à l’ouest s’imbriqueront et s’épauleront pour une finalité homogène, un meilleur être de la population et du pays qu’auront réalisé des jeunes par leur sueur et leur ingéniosité. Le secret c’est d’agir « all as one », son slogan.

Et c’est parce que cet ambitieux dessein a commencé à prendre forme et que plusieurs sociétés, une sorte de filiales de l’entreprise mère dotées d’une large autonomie, que Tunivisions a gagné en volume et en valeur pour devenir à la fois consortium et fondation, ce que j’étais loin d’imaginer.

« Âsslama », le livre

En nous quittant et face à mon étonnement ainsi qu’à mon désir d’en savoir plus ultérieurement, il m’a offert un livre de poche intitulé « Tounès fi 3inaya. Ktèb ktibtou âthniyya » (traduisez : La Tunisie à –ou dans- mes yeux. Un livre écrit sur la route). « Vous y trouverez d’autres détails », m’a-t-il dit, ignorant que je n’aimais pas particulièrement les écrits autobiographiques –cela était évident au vu du titre et de sa photo illustrant la couverture et qui aurait dû être moins imposante-, surtout quand ils sont en dialectal et de surcroît sans prétention scientifique ou littéraire.
C’est dire que malgré l’étonnement, la curiosité, un peu l’admiration aussi, que la rencontre avec Nizar Chaâri a suscités en moi, je n’étais pas pressé ni franchement enthousiaste à la perspective de lire son livre. Mais une heure plus tard et profitant d’un moment libre, je l’ai ouvert pour en tomber tout de suite amoureux…

Une parenthèse s’impose ici. Je viens de dire que je n’apprécie pas les écrits en dialectal, mais à l’opposé, j’adore non pas le dialecte mais les dialectes tunisiens. J’aime les entendre, les pratiquer, m’amuser à en emprunter des mots propres à une région ou à une autre, soit parce que je les trouve plus expressifs ou aux sonorités plus musicales, soit pour narguer un copain quand ils sont spécifiques à la contrée dont il est originaire. Mais dans leur diversité, leurs nuances et leur richesse, nos dialectes, avec les termes français ou italiens « arabisés », constituent notre spécificité…notre tunisianité ; ce que nous avons souvent tendance à oublier, voire à renier.
Il est toutefois deux mots composés auxquels je suis particulièrement attaché : « âsslama » (ou âsslametkom) et « besslama ». Ils sont d’abord partagés par l’ensemble des Tunisiens, ils leur sont ensuite spécifiques (même s’ils sont un peu usités au nord de la Libye et à l’est de l’Algérie) et enfin, leur musicalité est à nul autre mot pareille. Pour moi, au risque de tomber dans les travers de l’exagération, ils sont avec notre drapeau ce que nous avons de plus tunisien. Mais autant leur équivalent en arabe littéraire (avant d’être utilisé dans le Coran), « assalamou âlaykom », que j’entendais de temps à autres, ne suscitait rien en moi, autant j’ai commencé à abhorrer ce salut, depuis qu’il est devenu envahissant et qu’une masse de Tunisiens se sont mis depuis quelques temps, à en abuser en l’utilisant à tout bout de champs; qu’ils s’amènent ou s’en aillent, directement ou au téléphone, que ce soit dans un café ou dans un bureau, qu’ils s’adressent à une ou à plusieurs personnes. Et quand vous leur rappelez que « âsslama » et « besslama » sont propres à nous, tout en ayant exactement la même signification, ils sont comme piqués au vif et vous renvoient à « l’origine » coranique de leur « assalamou âlaykom », qu’ils croient être signe de foi et de piété. Fermons la parenthèse.

J’ouvre donc « Tounès fi 3inayya » et je tombe dès la première ligne sur « âsslama ». Nizar Chaâri lui consacre toute une page pour introduire son livre, tant dans son sentiment profond cette expression renvoie à la Tunisie avenante et généreuse, terre des valeurs civilisationnelles qui a toujours tendu sa main pour la paix et la fraternité. « Âsslama » est tout simplement un retour aux origines, écrit-il.
C’est le coup de foudre pour moi. Mais si les coups de foudre ont la réputation d’être des feux de paille, le mien se consolidait au fil des courts chapitres, m’attachant à ce que je lisais, à ce que je découvrais, à ce que j’apprenais.
Je ne raconterai pas ce livre. Je ne le résumerai pas non plus. Ma conviction est qu’il doit être lu par les jeunes et les moins jeunes, ceux qui s’intéressent à la politique, la pratiquent ou l’évitent.
Je me contenterai de dire que l’on y retrouve tout ce que j’ai avancé plus haut à propos de mon entrevue avec Nizar Chaâri, en plus fluide et en plus explicite. A travers ses périples qui l’ont amené sillonner la République et qui prennent autant l’allure de randonnées que de voyage initiatique, il est arrivé à établir un diagnostic des raisons du mal-être général et à essayer de lui trouver quelques solutions qu’il a mises en chantier, avec l’apport d’innombrables jeunes diplômés, réunis en clubs.

L’ancien animateur vedette de télévision se raconte également en remontant très loin. Il évoque les conditions modestes de son enfance et de sa jeunesse, ses privations et ses espoirs, l’apport du hasard et de l’effort dans son parcours, les axiomes et les principes qu’il a fait siens et qui le guident désormais dans son action pour (et avec, veut-il préciser) les jeunes. Ils peuvent se résumer en labeur, réflexion, production et innovation. Le tout est dit sobrement, modestement et quasi discrètement.
Voilà un jeune homme dont la Tunisie a besoin, beaucoup plus loin que sur les écrans de télévision.

Besslama, cher amis.

PS : Jai failli oublier ; comme il a commencé son livre par « âsslama », il le clôt par « ayya besslama ».

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